Généralités sur l'art et la civilisation khmère.

TEXTE ....: Jérôme ROUER
VERSION : août 96.


La civilisation angkorienne fut "une des fleurs les plus sublimes jamais écloses sous l'influence de l'Inde". (Georges Coedes)

Mais "Cette civilisation était celle d'une élite et ne comprenait que certains domaines : conception de l'État et de la monarchie, religion, art, connaissances philosophiques et littéraires. La structure générale de la société, le genre de vie et les croyances du peuple, les conditions économiques appartiennent à un autre monde qui est encore fort mal connu". (G.COEDES)

" L'art khmer, issu du mélange de l'Inde et de la Chine, épuré, ennobli par des artistes qu'on pourrait appeler les Athéniens de L'Extrême-Orient, est resté, en effet, comme la plus belle expression du génie humain dans cette vaste partie de l'Asie qui s'étend de l'Indus au Pacifique. Il s'écarte, il est vrai, de ces grandes œuvres classiques du bassin de la Méditerranée qui pendant longtemps ont seules captivé notre admiration : ce ne sont plus ces colonnades majestueuses, ces grandes surfaces calmes de la Grèce ou de l'Egypte; ce sont au contraire des formes laborieuses, complexes, tourmentées : superpositions, retraits, multiples, labyrinthes, galeries basses à jour, tours dentelées, pyramides à étages et à flèches innombrables ; une profusion extrême d'ornements et de sculptures, des effets constants de clair et de sombre qui enrichissent les ensembles sans en altérer la majesté et s'harmonisent merveilleusement avec la lumière intense et la végétation." - Voyage au Cambodge" de Delaporte.


Avant-propos

Depuis l'abandon du site d'Angkor en 1432 ( lire Chronologie ), le Cambodge vit une histoire mouvementée et triste. Objet de la convoitise de ses voisins, son appareil d'état a survécu alternativement sous influence siamoise ou annamite puis français. Ses campagnes ont toujours été laissées à elles-mêmes, abandonnées du pouvoir sauf pour extorquer l'impôt. Les populations ont été éternellement terrorisées, spoliées, vaincues, fuyant en saison sèche devant les incursions siamoises venant chercher des esclaves pour coloniser leurs terres de la Ménam, fuyant en saison des pluies à l'arrivée des flottilles annamites qui les exterminaient pour voler le sol. L'intervention de la France en 1863 permit de sauver le peu qu'il restait de son prestigieux passé.

A dix sept ans d'indépendance succédèrent vingt deux années de guerres civiles dont 44 mois de nihilisme et de terreur absolus au cours desquels les fondements qui définissaient l'âme khmère furent systématiquement combattus et détruits par des Khmers (lire Khmers rouges).
Puis suivirent dix années de vietnamisation imposée...

Or, depuis toujours, le savoir et l'essentiel de la transmission du patrimoine culturel sont de tradition orale. Si bien même il eut existé des écrits anciens, climat, guerres et razzia anciennes ont agi pour que rien de réellement exploitable sauf à échafauder de savantes théories, ne parvienne jusqu'à nous. Déjà en 1860 Henri MOUHOT, le découvreur occidental d'Angkor, écrivait : "On rencontrerait aujourd'hui aucune nation aussi complètement privée de souvenirs, de traditions, de documents quelconques sur son histoire.".

Depuis lors les Khmers rouges ont fait le nécessaire pour que la transmission orale cesse de se perpétrer. L'étude de la civilisation khmère repose désormais sur l'oeuvre d'une poignée de chercheurs et voyageurs et des documents qui avaient été protégés en France.

Aujourd'hui, le Cambodge est culturellement, et par voie de conséquence, socialement, éclaté. La perte des règles et traditions sociales, le surgissement d'un brusque phénomène de déculturation (extinction de pans entiers du patrimoine culturel, perte des valeurs fondamentales) après des années d'acculturation insidieuse (remplacement de faits culturels khmers par des apports culturels thaï, vietnamien, occidentaux...), l'intrusion de la télévision avec ses programmes étrangers aboutissent à un désordre culturel total : le peuple manque de repères et de racines pour assimiler le passé, de cadres pour gérer le présent, de moyens pour affronter le modernisme... Jamais le risque de dégénérescence ne fut aussi fort que maintenant.

Le Ministère de la Culture, conscient de cette nécessité de régénération du corps social a lancé un vaste programme de sauvetage culturel en agissant d'abord sur les zones rurales encore dépositaire de quelques traditions khmères.

Les moyens manquent cruellement. Cambodge-Contact se propose de transmettre toutes les contributions, matériels, documents, dons aussi modestes soient-ils, qui lui parviendront.


Présentation générale

Vu de l'occident, le Cambodge, tout comme le Vietnam, appartient au monde chinois. Grave erreur car le Cambodge ancien, plus que tout autre pays de la région, a su se démarquer d'une culture dominatrice et choisir une voie plus mystique et tout à fait originale, grâce à l'Inde et au Bouddhisme .
Contrairement à une idée répandue et que les Français ont essayé de matérialiser par la Cochinchine, il n'existe aucun point commun et peu de terrains d'entente entre le Vietnamien et le Khmer.

Il est certain que vers le début de notre ère les indiens résidèrent en nombre au Cambodge, très exactement au Founan.
Etaient-ils missionnaires, colons, colonisateurs ou, comme les chinois, simples marchands attendant l'inversion annuelle des vents de la mousson pour rentrer au pays, nul ne le sait. Mais de nombreux brahmanes se fixèrent dans le pays et firent souche. Ils enseignèrent leur religion, leurs langues savantes, le sanskrit et le pâli, leurs arts et techniques et un art de vivre auprès de deux peuples, les Chams et les Khmers.
Chez les Khmers ces brahmanes "assimilés" parvinrent à structurer et à contrôler le pouvoir politique, faisant et défaisant les rois. Ce sont eux qui finalement ont créés la civilisation angkorienne.
On retrouve des influences indiennes dans le comportement quotidien des Khmers : usage du turban ( le krama ), de la charrette à boeufs, portage des objets sur la tête...

Par le biais d'un lente évolution religieuse, les premiers rois angkoriens élaborèrent une civilisation originale adaptée à l'âme du pays et de son peuple, tout comme l'Europe de la Renaissance le fit à partir des civilisations gréco-romaines.

Puis la morale bouddhique a façonné la culture khmère en lui permettant de se développer par ouverture sur les autres peuples et par acculturation. (acculturation = phénomène qui résulte de contacts directs entre des groupes d'individus de cultures différentes)


Les traits originaux de cette civilisation sont :

Sur le plan moral :

La religion qui a modelé, imprègne et explique la mentalité et les comportements khmers. Le Khmer est religieux, il croit mystiquement à la vie dans l'au-delà. Il s'applique à gagner des mérites pour cette future vie en respectant les traditions religieuses.

Sur le plan politique et social :

De toute antiquité ce pays a vécu sous une sorte de régime féodal qui devint de droit divin à partir du X° siècle..
Un primat absolu était donné au roi, "maître de la surface d'en bas", source de toute autorité, de toute justice, chef et ordonnateur du culte, propriétaire des terres et des hommes, incarnation des dieux sur terre.
Le roi asseyait son prestige et les mérites de son peuple en l'associant (de gré ou de force?) à la construction de temples immenses et richement décorés, toujours accompagnée d'importants travaux hydrauliques qui permettaient la création de véritables villes dans un pays structurellement agraire. Le pouvoir et la richesse se trouvait là où le roi s'installait, et la royauté avait su créer une administration, un ordre civil et économique, une unité nationale en faisant tout converger vers ses capitales successives.

Ce système de développement qui reposait sur la royauté était fragile. Pendant trois siècles des rois puissants construisirent les cités d'Angkor, obligeant les gens, peuple khmer ou prisonniers de guerre, à tailler, transporter et monter la pierre. Quand ces dynasties disparurent vint le temps des roitelets, des intrigues et des constructions bâclées et peut être celui de la loi du moindre effort : la pierre demandait trop de travail pour qu'on l'utilisa à nouveau...

Sur le plan économique :

La domestication de l'eau est le fondement du peuple khmer. Le vrai Khmer se dit encore aujourd'hui, "neak srê", fils de la rizière. Il laisse le commerce et les affaires aux autres, Chinois et Vietnamiens.